LES MÉTAMORPHOSES DU VORAX de Pierre STOLZE

 

 

 

Thierry : Avant de commencer, j'aimerais que tu parles un peu de toi, de ton parcours antérieurement à l'édition de ton roman les Métamorphoses du Vorax.

Pierre : J’ai découvert la science-fiction assez tardivement, à 22 ans, lorsque j’étais en première année à l’Ecole Normale Supérieure de la Rue d’Ulm. Moi qui étais un Lettres classiques pur sucre (nourri aux œuvres de Platon et de Thucydide, de Cicéron et de Tacite, de Racine et de Flaubert), j’ai découvert brutalement quelque chose d’entièrement nouveau dont jamais on ne m’avait parlé, et surtout pas mes profs de littérature. La lecture, par pure curiosité, de mon premier roman SF (Le Mondes des Ā de Van Vogt, avec, comme alibi culturel, la traduction de Boris Vian) a été pour moi un véritable choc. Dont je ne me suis toujours pas remis. C’était à l’automne 1974. J’ai dévoré ensuite des centaines d’autres œuvres science-fictives pour savoir de quoi il en retournait exactement dans ce type de texte. J’ai publié ma première nouvelle en 1977 dans la revue Fiction, sans être passé par le fandom dont j’ignorais alors totalement l’existence, et mon premier roman en 1979 (Le Serpent d’Eternité). J’ai soutenu ma thèse de doctorat en 1994 à Nancy sur le thème « Rhétorique de la Science-Fiction ». J’ai publié à ce jour 14 ouvrages, et une trentaine de nouvelles. Depuis 1996, je tiens une rubrique régulière dans la revue Bifrost. J’ai obtenu le Prix Rosny Aîné en 1991 pour mon roman Cent Mille Images (Editions Philippe Olivier, 1990, et Editions Denoël, 1999), et le Prix Fantastic’Arts du Festival de Gérardmer en 1999 pour La Maison Usher ne Chutera pas (Denoël, puis Folio SF l’année suivante). Mon roman qui a le mieux marché reste Marilyn Monroe et les Samouraïs du Père Noël (J’ai Lu, 1986, Editions Hors Commerce 1999), qui, toutes éditions confondues, a passé les 50 000 exemplaires.

 

Thierry : Quels sont les auteurs qui t'ont marqué ?

Pierre : Tous les bons auteurs m’ont marqué, Thucydide comme John Brunner, Tacite comme Philip K. Dick, Flaubert comme Theodore Sturgeon. Si je n’ai pas d’auteur préféré ou de chevet (n’empêche, mon mémoire de maîtrise portait sur la poésie hermétique de Mallarmé), j’ai des courants ou des périodes de prédilection en SF comme en littérature. En SF, la fiction spéculative ; le space opera, l’uchronie, le steampunk me laissent plus indifférent. En littérature, la période médiévale et les grands poètes et prosateurs de la fin du XIX° (Rimbaud, Baudelaire, Mallarmé, Verlaine, Villiers de l’Isle-Adam, J.K Huysmans …). De même, j’ai toujours été fasciné par les romantiques allemands, Hoffmann bien sûr, mais aussi Chamisso, Brentano, von Arnim, La Motte-Fouqué ou Wilhelm Hauff. J’aime bien également le gothique anglais.

 

Thierry : Qu'est ce qui t'attire dans la SF ? Apprécies-tu aussi le fantastique, la fantasy, d’autres genres littéraires ?

Pierre : La SF est un véritable paradoxe : littérature de tous les possibles, elle reste en même temps d’une rigueur absolue. Elle concilie les inconciliables, le pur délire et la logique la plus implacable, le totalement fantasmatique et le rationnel le plus terre à terre. On peut tout imaginer, tout rêver, mais en restant bridé par un principe fondamental : la plausibilité. Le fantastique m’attire aussi beaucoup, car il répond à une logique fort différente de la SF, une logique plus subjective, introspective, personnelle. Le fantastique est aussi plus risqué, car plus impudique et exhibitionniste. Je reste, hélas ! hermétique à la fantasy : ces histoires de dragons, de sorciers et de héros prédestinés partant dans des quêtes à rebondissements incessants et gratuits, franchement, cela me paraît un brin infantile. Et répétitif. Je ferais une exception pour la fantasy qui tourne au joyeux délire et au foutraque déconnant, comme chez  Catherine Dufour. Autre exception : la fantasy surréalisante, sans héros musculeux, et pleine de quotidien, comme l’Ecume des Jours de Vian.

 

Thierry : Comment s'est passée ta rencontre avec les éditions du Masque d'or ?

Pierre : J’avais entendu parler des Editions du Masque d’Or par un couple d’amis, Simone et Martin Gabriel, qui depuis pas mal d’années dirige une association appelée CEPAL (Centre Européen de Promotion des Arts et Lettres) dont le siège est situé pas loin de chez moi. J’ai ainsi appris que tu voulais lancer une collection de SF, et j’ai envoyé un manuscrit disponible. Les seuls rapports que j’ai eus avec toi l’ont été par courriel ou téléphone, rapports chaleureux, certes, n’empêche, j’aimerais bien te rencontrer enfin, en chair et en os.

 

Thierry : Quel a été ton ressenti lorsque tu as tenu le premier exemplaire dans tes mains ? Es-tu blasé, puisque ce n’est pas ta première publication ou bien… ?

Pierre : Je ne serai jamais blasé. Toute parution est une nouvelle émotion. De même, quand je commence un nouveau texte (nouvelle ou roman), c’est comme si je n’avais jamais rien appris, comme si je n’avais aucune expérience, c’est à chaque fois un total recommencement. Une publication reste toujours un miracle, que ce soit la première ou la centième. À chaque fois, c’est un cadeau déposé au pied d’un arbre de Noël.

 

Thierry : La guerre est au centre de l'intrigue et se retrouve transformée en monstre multiforme. On remarque aussi que les noms des planètes évoquées (Kaboul) se réfèrent l’actualité. Quel message veux-tu faire passer ?

Pierre : Le message n’est pas tant « quelle connerie la guerre, Barbara », là-dessus tout le monde est d’accord, mais dénoncer les fauteurs et les profiteurs de guerres, ceux qui ont intérêt à les provoquer, les entretiennent pour s’enrichir ou faire des expériences autrement impossibles. Comme à Hiroshima : faire exploser une bombe atomique n’était pas nécessaire, ou alors elle aurait pu exploser sur un îlot désert. La leçon aurait suffi… pour les Soviétiques, car c’était bien à eux que ladite leçon, en fait un avertissement, était destinée. Si on a lâché la bombe sur une ville peuplée ayant subi jusque là peu de dégâts, c’était bien pour voir, grandeur nature, ce que cela donnerait. Et pour plus de sûreté, d’affinages dans les résultats, ce furent deux bombes atomiques qui furent larguées sur deux villes différentes. Les civils ont joué le rôle de cobayes. Dans mon roman, mes héros aussi (civils ou militaires) servent de cobayes. Mais, vieux fantasme, ils vont trouver l’occasion de se venger sur les vrais responsables, cachés dans l’ombre et qui ont cru rester impunis. J’avais déjà développé cela dans un roman par nouvelles publié par Hors Commerce en 1998, Volontaire Désigné.

 

Thierry : Je ne me souviens pas d'avoir jamais lu de roman de SF évoquant d’aussi près l’actualité et armé d’une telle philosophie. Le grand public a tendance à estimer (et bon nombre d’auteurs aussi) que la SF est complètement détachée de notre quotidien. Qu’en penses-tu ?

Pierre : la SF, en tous cas la bonne, n’est jamais détachée du quotidien. Cela n’est qu’une vue de l’esprit. La SF ne fait que parler de notre aujourd’hui, plein de plaies, de dangers et de promesses. J’en ai  toujours été persuadé, et je ne suis pas le seul. Même quand une histoire se passe dans un très, très lointain futur, il n’est jamais question que de notre monde à nous, « hic et nunc », ici et maintenant. La SF est une vaste métaphore, un miroir, à peine déformant, qui traite de nos problèmes contemporains. La SF est un précipité de philosophie qui, pour être reçu par le plus grand nombre, avance caché sous le masque avantageux d’une fiction plus ou moins décalée par rapport au réel. Personnellement, j’opère dans tous les genres de décalage. Lequel est minimum dans Les Métamorphoses du Vorax. Était quasi nul dans Volontaire Désigné.

 

Thierry : J'avoue que j'ai été un peu dérouté en cours de lecture, en voyant que le scénario prenait de multiples formes, comme le Vorax, même si tout retombe sur ses pattes (comme le Vorax) à la fin. Ce scénario a-t-il été mûri d’une seule pièce (ce serait un tour de force, à mon avis !) ou bien s’agit-il, comme je l’ai cru parfois, de plusieurs scénarios qui, au départ, pouvaient composer plusieurs romans, voire un recueil de nouvelles ?

Pierre : Pratiquement tous mes romans ont dérouté mes premiers lecteurs, c’est-à-dire ceux des maisons d’édition. Au point que j’ai pu calculer qu’entre l’achèvement d’un de mes manuscrits et sa publication (quand publication il y a eu), il s’est écoulé une moyenne de près de trois années. Plus qu’un sacerdoce, le métier d’écrivain est affaire de patience. De patience infinie. De patience angélique. Presque chacune de mes publications a été une aventure. Je pourrais facilement écrire un ouvrage intitulé : « comment j’ai été enfin et quelques fois publié ». Un bouquin bourré d’anecdotes cocasses, voire délirantes. Les Métamorphoses du Vorax  est un bel exemple de mes parcours du combattant.

            Les Métamorphoses du Vorax est un gros roman en trois parties : 1 – « Une sueur de diamants » ; 2 – « Fomec à Fameck » ; 3 – « La vengeance des magnolias ». « Une Sueur de Diamants », qui occupe près de la moitié de l’ouvrage définitif,  a été rédigé en 1995. J’avais alors écrit cette première partie comme un roman complet et définitif, sous le titre plus ramassé de « Le Vorax ». Je destinais ce roman d’environ 200 000 caractères typo à la littérature jeunesse. Les réponses négatives mais pourtant élogieuses des maisons spécialisées m’avaient toutes conseillé d’orienter mes prochains envois vers la littérature adulte. J’essayai ma chance auprès des éditions J’ai Lu qui avaient déjà publié mon roman Marilyn Monroe et les Samouraïs du Père Noël. Bingo ! L’ouvrage est accepté. Mais à une condition : Jacques Sadoul, encore directeur de publication à l’époque, trouvait ce roman trop court et méritant d’autres épisodes. Il était prêt à me signer un contrat, sur simple envoi d’un synopsis pour la suite de l’ouvrage Je lui ai répondu que je n’y avais pas du tout pensé, mais que je réfléchirais sérieusement à sa proposition. Je n’ai jamais envoyé de synopsis. Cependant, à l’automne 1997, j’ai écrit « Fomec à Fameck » et au printemps 1998 « la vengeance des magnolias ». J’ai envoyé le tout à Sadoul. Ce fut Marion Mazauric, nouvelle directrice de publication, qui me répondit. Mon livre ne l’intéressait pas, et il n’était pas question, non plus, d’une réédition de Marilyn Monroe…, envisagée un temps par Sadoul (réédition qui allait se faire l’année suivante chez Hors Commerce). Je me suis donc mis en quête d’un autre éditeur. Avec une démarche différente que précédemment. Avant, j’envoyais mon « tapuscrit » à 4 ou 5 maisons différentes en même temps (en raison de délais de réponse parfois ahurissants). Je décidai de n’opérer cette fois-là qu’éditeur après éditeur. Pour chacun d’entre eux, le délai de réponse définitif a dépassé l’année pleine. Car chacun hésitait : « on ne dit pas encore non… ce n’est pas vraiment oui… votre bouquin est bien, mais curieux… on est vraiment désolé de vous faire attendre… » etc. Tous les écrivains qui ont été édités, ou cherché à l’être, ont connu ce genre de situation. Enfin, après le refus de trois éditeurs («  et croyez bien que c’est avec d’infinis regrets que… »), Les Métamorphoses du Vorax étaient près de paraître aux éditions Imaginaire sans Frontière. Qui, patatras ! cessèrent toute activité à ce moment-là ! Et j’apprends l’existence des Editions du Masque d’Or et le roman paraît enfin en 2005. Il n’en reste pas moins que Les Métamorphoses du Vorax forment bien un tout, que j’espère cohérent. Jamais les lecteurs ne sauraient imaginer combien les impératifs, ou aléas, de l’édition peuvent jouer sur une œuvre quelconque.

 

Thierry : On pourrait, je pense, assimiler ce roman à une sorte de « nouveau roman » en matière de SF, où décor et situations sont les véritables personnages. Qu’en penses-tu ? S’agit-il d’une évolution personnelle de la SF ou te rattaches-tu à un courant actuel ?

Pierre : Je suis le plus mal placé pour juger de la qualité ou de la pertinence de mes propres textes. Une fois publiés, ils ne m’appartiennent plus, et tout lecteur peut les juger comme bon lui plaît : immortels chefs-d’œuvre ou sinistres plaisanteries. Quoi qu’il en soit, j’ai toujours considéré les décors comme fondamentaux en science-fiction. Que serait le cycle Dune d’Herbert sans sa prodigieuse toile de fond ? Idem pour les situations, qui, pour reprendre un jargon à la mode, sont de véritables « actants ». Peut-être les seuls, d’ailleurs. Non, je ne crois pas me rattacher à un quelconque courant. J’ai toujours eu pour ambition de faire du Stolze. Et c’est assez, et c’est déjà beaucoup. Comme une « voix » personnelle dans la formidable « voie » qu’est l’ensemble de la SF. En toute et sincère modestie.

 

Thierry : Quels sont tes projets en matière de SF ?

Pierre : Pour l’instant, je collabore à une gigantesque encyclopédie de la science-fiction, du fantastique et de la fantasy à paraître, si tout va bien, à l’automne 2006 aux éditions de l’Atalante. Je dois fournir quelques entrées aussi techniques que croquignolettes. Sinon, j’ai toujours été d’une totale discrétion concernant mes projets. Non par cachotterie. Mais j’ai toujours cru qu’en déflorant en public un projet avant l’heure, je risquais de le dévoyer, de lui faire prendre une mauvaise direction. Voire de l’assassiner définitivement. Tant que j’écris, il s’agit d’une affaire personnelle entre moi et un texte. Le texte à faire, une espèce de cochonnerie récalcitrante avec laquelle je dois me battre pied à pied, mot à mot. Une fois ce texte publié, je lui souhaite bon vent, et je passe au suivant.

 

Thierry : Le mot de la fin sera ?

Pierre : (À suivre…)